Τετάρτη 13 Οκτωβρίου 2010

Georges Contogeorgis La Grèce en politique. Questions d’approche et de méthode


Georges Contogeorgis


La Grèce en politique. Questions d’approche et de méthode1


(i) Le débat sur la Grèce ne soulèverait pas de problèmes particuliers si le but était la recherche de ses spécificités par rapport aux pays de la modernité. Ce qui fait son intérêt tout à fait à part, ce sont les présupposés gnoséologiques et méthodologiques qu’introduit le débat sur la nature de la société grecque. D’où la difficulté majeure à laquelle se heurte toute tentative de discerner son identité et de faire concorder la résultante d’une mise en regard comparative avec le reste du monde européen.

De fait, le problème que génère la non-réconciliation de la société grecque avec son passé est substantiellement lié au critère initial avec lequel concourt la notion de progrès. Ce n'est pas la question du développement du référent anthropocentrique qui est posée mais sa compatibilité avec le «modèle» européen. Ce dernier incarne par définition le progrès et par conséquent, c’est à lui qu’elle doit s’intégrer.

L’Europe constitue l’avant-garde de la tradition anthropocentrique à l’époque moderne : son schéma évolutif s’applique aussi aux autres régions de la planète. Mais cela ne répond pas à la question de la phase que représente cette évolution par rapport au devenir anthropocentrique global, ni du sens de l’évolution. En conséquence, cela ne permet pas la formation d’une opinion sur la nature anthropocentrique du «modèle».


(ii) Pour ce qui est du cas grec, ce choix crée un problème majeur, dont les effets touchent l’ensemble de la modernité en tant que concept et événement historique.

Le problème, avec la société grecque, consiste précisément dans le fait que le système sous lequel elle a vécu avant l’État nation non seulement ne correspond pas au paradigme européen typique – le passage du despotisme à l’anthropocentrisme – mais présente des caractéristiques qui contestent les bases mêmes, gnoséologiques et méthodologiques, de la modernité. Cette observation, bien qu’ayant en soi une importance capitale, nous intéresse ici surtout pour ses manifestations dans le cadre de l’État grec moderne.

À partir du moment où l’État nation grec s’est trouvé attelé au char de la modernité, il a dû classer le passé de la société hellénique de sorte à expliquer et même à légitimer cette option sous l’angle du progrès. Il a dû aussi justifier son impuissance à s’adapter aux attentes de la société et, pour le moins, à la conduire à l’intégration nationale.

L’inculcation du passé pré-ethnocentrique par la société grecque et ses résistances à la «modernisation» a été la constante qui a débarrassé l’État nation, de manière permanente, des fonctionnements politiques difformes et en tout cas inappropriés à sa nature.

Cette école de pensée admet néanmoins qu’effectivement, la société grecque n’a pas connu le régime de la féodalité qui coïncide au Moyen Âge européen occidental. Elle interprète notamment ce fait comme un accident de l’histoire, dans la mesure où ainsi, elle n’est pas passée par les phases correspondantes de la transition occidentale du despotisme (« privé » puis « étatique ») à l’anthropocentrisme que furent la Renaissance, la Réforme, la Contre-réforme, les Lumières, etc. Pour prouver le caractère «accidentel» de ce phénomène, il fallait à tout prix justifier l’hypothèse que Byzance avait été de nature féodale. Le parallélisme entre le passé grec et le «despotisme asiatique» a été clairement facilité tant par le virage de l’Europe occidentale vers « la Grèce antique » et la dévalorisation progressive de la période byzantine et post-byzantine dans le milieu ouest-européen, que par les fondements despotiques du pouvoir ottoman. En effet, pendant la domination ottomane, la Porte ne cessait d’invoquer comme source légitimatrice de son pouvoir la propriété du sultan sur la société.

Le résultat est que cette option interprétative ménage aussi bien les particularités du paradigme historique grec que les dysfonctionnements, en général, de l’État national. Par conséquent, la responsabilité ne se situe pas là. Le responsable de tout, c’est la « turcocratie », les résistances héréditaires de la société grecque qui, depuis deux siècles, insistent à empêcher l’État de la modernité de répondre à sa mission.

Il convient de noter que cette école de pensée, qui s’est édifiée en même temps que la fondation de l’État nation, conserve une position dominante de nos jours et se trouve en totale harmonie avec les opinions plus générales de la modernité concernant l’histoire et le monde actuel.


(iii) Aux antipodes de cette école, on rencontre le point de vue qui explique l’essence cosmosystémique particulière de l’hellénisme de la période pré-ethnocentrique.

Ce point de vue introduit trois hypothèses fondamentales qui nous intéressent ici :

(a) Le passé historique grec ne peut être interprété en termes ethnocentriques. L’hellénisme ne s’est pas constitué en tant que «Grèce» – en tant qu’État nation – mais comme un cosmosystème global dont l’élément distinctif, par rapport au despotisme jusqu’alors universellement présent, a été sa nature anthropocentrique. Ce cosmosystème anthropocentrique à petite échelle (avec pour base la cité) se transformera dans l’espace-temps, tant à l’intérieur de la cité (depuis les systèmes de pouvoir représentatif primaire jusqu’à la démocratie) que globalement, par son passage du statocentrisme à l’œcuméné post-statocentrique.

(b) Ce cosmosystème dans lequel, surtout après sa mutation œcuménique, se sont incorporées la plupart des ethnies, faisant jusqu’alors partie de sa «périphérie» despotique, au point de le déposséder souvent de son «hellénicité» (comme avec les Arabes), constituera la seule constante anthropocentrique jusqu’aux temps modernes. Son trait distinctif fondamental sera jusqu’au dernier moment la cité, et à l’intérieur de celle-ci, les régimes politiques déjà générés par la période statocentrique : la démocratie, l’oligarchie, la représentation et à la limite, certaines structures de pouvoir semi-despotiques. Dans le même temps, les paramètres répertoriés comme inhérents à la physionomie anthropocentrique du cosmosystème (l’économie «chrématistique», etc.) continueront à soutenir des formes de liberté qui conviennent à une nature anthropocentrique achevée, sinon adaptées aux conditions nouvelles de l’œcuméné.

(c) Ce même point de vue soutient qu’entre le cosmosystème hellénique ou anthropocentrique à petite échelle et la transition anthropocentrique du monde européen, il y a une connexité organique. Si l’Europe a abouti à l’anthropocentrisme, elle le doit littéralement à sa réincorporation dans la zone du cosmosystème grec, Italie en tête.


En ce sens, Byzance non seulement n’est plus classifié comme un despotisme de type asiatique mais est considéré comme l’achèvement, à de nombreux points de vue, du cosmosystème hellénique et comme le catalyseur de la transmission de ses paramètres en Europe occidentale et chez les Slaves.

Il est nécessaire de faire ici une remarque : l’incorporation de la péninsule italienne eut lieu de manière directe dans la cosmopoliteia byzantine, et c’est pour cela qu’elle fut réalisée par l’implantation du système des cités, qui devait saper la féodalité. L’espace européen au-delà des Alpes fut incorporé dans l’œkouméné anthropocentrique hellénique à titre de «périphérie». Cela eut pour conséquence que le système des cités (et des autres paramètres institutionnels du cosmosystème grec) ne s’installa pas en tant que composante politéienne dominante. Il se développa comme partie du fief, qui conserva, pour l’essentiel, le contrôle politique de son espace. Ainsi, bien qu’ayant fonctionné comme catalyseur dans le travail de sape de la féodalité et pour l’évolution anthropocentrique ultérieure de ses sociétés, la cité fut elle-même transformée en même temps de «commun» (koino) en «commune» (koinotèta), c’est-à-dire de déterminant politéien du système en institution interne du fief. Cette observation explique à la fois la cause originelle de la construction en Europe occidentale de la grande échelle anthropocentrique et la différence spécifique du système des cités dans l’espace vital grec.

La domination ottomane traduit le compromis historique entre la référence légitimatrice despotique du pouvoir central et le cosmosystème hellénique, qui conserva intacts ses fondements jusqu’à la fin. La Porte non seulement ne le détruisit pas mais lui accorda même un terrain tout à fait favorable à la réalisation d’un nouveau départ de plusieurs points de vue, avec la cité pour véhicule. On ignore peut-être que tant le projet de palingénésie «nationale» de Rigas Pheraios à la fin du xviiie siècle que les Constitutions de la Guerre d’Indépendance (1821-1828) furent dictés par l’acquis anthropocentrique de l’œkouméné grecque. Ils n’étaient inspirés ni par le despotisme étatique qui dominait l’Europe de l’époque ni par le dispositif de l’État nation. D’où leur nature profondément démocratique.


(iv) Ainsi l’État nation grec eut-il pour prédécesseur l’espace anthropocentrique hellénique configurée sur le mode cosmosystémique : les cités de constitution politéienne pluraliste (selon le cas démocratique, etc.), le principe de l’auto-institutionnalisation politéienne de la différence (culturelle, etc.), la propriété individuelle, l’organisation partenariale de la relation du travail et du capital qui exclut la dépendance et assure la liberté sociale, une classe bourgeoise puissante dotée de caractéristiques purement œcuméniques et non pas ethnocentriques…

En Grèce, l’État nation se dressera contre cet espace-là et non contre la féodalité. Cette opposition révèle non pas un conflit inter-cosmosystémique – comme dans le cas européen entre despotisme et anthropocentrisme – mais une rivalité intra-cosmosystémique : un projet de société, celui qu’incarna l’État nation, qui exprime une époque à peine primaire – c’est-à-dire en phase de proto-constitution anthropocentrique – se trouve confronté à un monde qui, en dépit de toutes les pressions exercées par un environnement despotique, vit sa dernière phase, du point de vue de l’évolution anthropocentrique.

Le fait que ce sont les relations de force et non pas l’essence anthropocentrique qui détermineront le contenu axiologique de la comparaison n’affaiblit pas le bien-fondé du constat. Un point de départ axiologique différent – celui de l’intégration anthropocentrique – qui mènerait à la comparaison de la cité œcuménique avec son homologue à la grande échelle, l’État national, susciterait peut-être des déductions inconfortables au sein de la modernité. C’est pourquoi le fait d’égaler le système de la cité à la «commune» (koinotèta) ou à l’administration locale, et, au-delà, d’élever le despotisme central ottoman en système universel caractéristique de la société grecque ont été totalement libérateurs.

En tout cas, l’État nation, après l’abolition du système des cités, eut à faire face aux mentalités et aux comportements héréditaires de la société grecque, une société différente de celle à laquelle cet État était destiné. Cette particularité de la société grecque créa un terrain différent de fonctionnement politique de l’État, un but différent de la politique, une approche différente du concept d’espace public, en somme, une relation différente entre le corps social et la politique. Le fait d’attribuer a priori l’inefficacité opérationnelle de l’État et de la classe politique à la spécificité héréditaire de la société grecque et non pas à l’incompatibilité de l’État avec le caractère de surdéveloppement politique du citoyen, ou l’adhésion univoque de la nation au devenir de l’État grec moderne, ne sont que quelques manifestations de cette réalité. Manifestations qui s’inscrivent en général dans une problématique intéressante, qui tendrait à classer la régression (par exemple, l’imposition de la monarchie absolue ou du despotisme) parmi le progrès et à présenter des conquêtes anthropocentriques capitales (le suffrage universel, la représentation complète, la politisation individualiste et bien d’autres) comme tautologie du retard. En somme, le surdéveloppement politique, faute de se rencontrer comme trait distinctif de la modernité, est une présomption de sous-développement et d’immaturité de la société grecque…

Cependant, la question, pour ce qui concerne de nos jours cette problématique, n’est pas qu’elle insiste sur sa «ligne», bien que la modernité elle-même, entre temps, semble la démentir en «adhérant» aux particularités de la société grecque. Il est que, en classant le cas grec à la «périphérie» et en poussant son argument à l’extrême, en le comparant à l’Amérique latine, il prive la modernité d’un paradigme original et, au fond, de ses origines.

Par conséquent, la question que soulève la problématique de la nature de la société grecque et plus généralement de l’hellénisme historique ne concerne pas la justification d’une école de pensée ou d’une autre. Bien moins encore, elle ne se situe pas dans la justification de la société grecque elle-même ou dans le retour au cosmosystème anthropocentrique à petite échelle. L’intérêt de cette problématique, nous devons le focaliser exclusivement sur le noyau de l’argument, à savoir que nous nous trouvons en face d’un phénomène qui, en raison de son historicité, est unique et qui s’offre de par sa nature comme un paradigme alternatif pour une reconstitution radicale de la réflexion et des outils méthodologiques de la modernité pour ce qui regarde tant l’histoire que notre époque et au-delà, l’avenir du monde moderne.

Ce numéro, en présentant certains aspects fondamentaux de ces deux approches interprétatives du cas grec, laisse au lecteur le champ libre dans sa lecture critique et dans son choix2.


1 In Pôle Sud, 18/2003

2Notes


Sur la relation entre «religion et politique» en Grèce, voir le numéro de Pôle Sud (n° 17, novembre 2002). Pour «la science politique en Grèce», voir le volume spécial de «EPSNET» [European Political Science Network (www.epsnet.org)], La science politique en Europe (Grèce), Paris 1996.

George Contogeorgis "Democracy as Freedom



Prof. George Contogeorgis

"Democracy as Freedom "1


1. The definition of the modern political system begins from an incontestable preliminary hypothesis: it is of a democratic nature. However, this identification of the modern political system with democracy does not correspond to its history. At its beginning the modern system was opposed to democracy, one referring to the conditions of the ancient city, the other to that of the great modern states where not only the material impossibility of gathering the citizens, but also the complexity of the societies and the problems to be faced are observed. Then, apart from these first arguments, the qualitative argument of the superiority of the modern system known as representative to the system known as ‘direct democracy’ was added. The modern system, which will be defined henceforth as indirect democracy, will be classified among the forms of the democracy.

But this change in the typological classification of the modern system does not imply a transformation of its nature. The argumentation concerning the justification itself of the so-called indirect democracy did not change either: the institutional role the so-called direct democracy accords the assembled people is impossible to do in a large-scale state.

I want to focus the discussion on the nature of democracy, which appears to be self-evident, and, having specified its foundation, I will try to provide some response to the typology of political systems; then, having indicated the profound differences between democracy and representation, I will reflect on the value of the modern system, and, beyond that, on the feasibility of democracy in the technological age. My conclusion, which I announce here to allow us to follow the argumentation, is that the modern system not only is not democratic, but is not even representative.

On the other hand, I overlook the major question of the conditions of democracy and, beyond that, of any political system. Concerning, however, the argument of the feasibility of democracy in the domain of large-scale modern politics, it should be remembered that even the cities, in spite of their constitution on the small scale, did not always obey democratic forms. The city of Antigone, Solon, Clesthenes, Pericles and, of course, that of the ecumenical period, constitute as many stages in its anthropocentric development. It took several centuries for the societies of the city to reach democracy, after having lived the experience of various types of political systems, including that of representation2. The reflection on democracy must thus distinguish between Hellenic democracy and the democratic principle, the first being the experiment of the second within the framework of the small cosmosystemic scale. However, the question is not to know if Hellenic democracy is feasible in modern times, but if it is possible to envisage the democratic principle in the framework of the great scale. The working hypothesis that I adopt in fact is that it is not the large scale itself, it is the phase which the cosmosystem of the large scale in our time is passing through which makes democracy (and representation principle) impossible.


2. Finality, namely the raison d'être of democracy, is freedom. It is not a question, however, of any freedom. Insofar as democracy can be regarded as the supreme and final stage in the development of societies, it evokes global freedom, in all its individual, social and political dimensions. From this point of view, a system which does not involve freedom in all its dimensions is classified as the opposite of democracy and represents as earlier stage in the evolution of human societies and, in all cases, pre-democratic.

What do we mean by `global freedom'3? First of all, the concept of democracy, like any other system, is not limited to a political system; it refers to the nature of society as a whole, and more specifically to the nature of the global cosmos, the `cosmo-system,' that is, the whole of the politically formed societies that have common co-ordinates and foundations4. That is why the Ancients distinguished between ` politevma', which defined the political regime, and `politeia', which expressed the global nature of an anthropocentric society.

Let us specify further. The concept of freedom defines the status of autonomy of the individual in society. Autonomy is opposed to heteronomy and freedom defines the individual who does not depend on anybody, who decides for himself, who manages his own affairs. In the democratic principle, freedom, in terms of autonomy, cannot be forfeited, even voluntarily, without the freedom of the individual or of society being affected. The individual who consents to heteronomy, for example, the serf in the feudal society, is not free. In the same way, the free individual at a personal level who forfeits the time of his work to the will of a third party or the management of politics, ceases to be free beyond his personal freedom (the fundamental freedom), that is, he does not enjoy social and political freedom. The consent to heteronomy is related to the legitimization of the system; but it also affects its nature. The system of heteronomy, by definition based on power (authority) – legitimate or not – is not democratic. Another important point to specify is the difference between freedom and right. Freedom concerns the domain of human autonomy; right delimits the perimeter of freedom or even the conditions of heteronomy, so that this heteronomy does not affect the freedom which one enjoys. It is the case of the institutional protection of " dependent " work which poses the framework in which the individual offers his work, and thereby, the fact that he does not enjoy social freedom.

Each dimension of freedom has its own functional domain: personal freedom concerns the personal autonomy of each human being in his private life or in his sphere of social and political activity. Social freedom involves implications of the individual in social life, where it forms contractual relations, such as the relation of work, with the aim of ensuring his participation in the socio-economic benefits. Social freedom is invited to respond, indeed, to two major questions: one concerns the constraints resulting from the material needs which oblige the individual to spend of his spare time satisfying them; the other refers to the conditions of acquisition of these goods, namely the fact that this obligation can demand a contractual concession of freedom (for example, dependence regarding work)5. Political freedom, for its part, defines the autonomous status of the individual where it meets the whole of society. It projects the non-dependence of the individual, and thus of society, in terms of politics. Here, the operational goal (effectiveness) of politics is called to take account of freedom. That means that the argument of the `competence' in politics (the knowledge of the political object) and beyond, the division of political labour forfeits its place to the universal competence of the social body, which is politically constituted, that is, to the demos.

The project of political freedom subscribes to a certain number of hypotheses: the first, that political freedom is irreconcilable with any autonomous structure of the political phenomenon, in other words, with the constitution of politics in terms of power, which may be legitimized, whether moderate, controlled or not. The second is that politics is absorbed by the social, so that society is constituted politically, is identified with politics, and thus assumes universal political competence. The political system is detached from the state and is attached to the social body (to the demos). Political freedom, like any other dimension of freedom, has a positive aspect: it is defined in terms of autonomy - and a negative aspect: it is situated opposite any autonomous authority, that is, the negation of power.

In order to be able to rule on the conditions of justice, the exercise of freedom, as its extent, one usually evokes equality - which constitutes the measure that makes it possible for each individual to compare himself with others in terms of freedom. However, two precise clarifications are essential: firstly, that equality does not have a sense and a fixed value because its orientation depends on priorities of freedom. If freedom is defined as individual freedom, equality and justice are also referred to with this dimension of freedom; it is not interested in the political and social phenomenon in terms of freedom, but in term of rights. Moreover, equality is not necessarily identified with the equal distribution of goods: the decision to opt for the equal ditribution or for equal participation in the pleasure of a good depends on several factors, the first being related to the effective divisibility of this good6. The problem does not concern the ownership of land, which primarily interests the first period of the construction of individual freedom, but the goods that cannot be distributed, in the context of the project of equality, without disappearing. We refer particularly to equality vis-a-vis the law, to equality in an economic unit (for example, in an enterprise) and essentially as regards politics. Indeed, politics, defined as the process which refers to the whole society, cannot be divided and distributed to the citizens, without society disappearing.

The example of politics is significant. The focusing of equality on politics in order to realize political freedom does not imply equal distribution – namely, the "molecularization" - of politics but the political "molecularization" of the individual: from private or social individuality, one reaches political individuality. From being entitled to the results of politics, the citizen becomes a direct shareholder; from being an individual member of the private society, he becomes an individual molecule of the political space. At the level of political action, which must necessarily be delegated, participation is introduced with the `archais' (to the representative political functions) and thus, their pleasure in turn. This explains the introduction of the drawing of the lottery in the place of elections, which applied in the city to acceed to the political institutions with a representative content.

These three dimensions of freedom, as well as the equalities which are attached, are presented, in modernity, as irreconcilable7.However, the essence of democracy shows that various dimensions of global freedom accumulate, and indeed are constructed in order of successive development, at least during the protogenetic phase of the anthropocentric cosmo-system. Indeed, individual freedom precedes the other two in the process of construction of global freedom. Personal autonomy of the human being constitutes the condition sine qua non of the passage from the despotic or feudal society to the anthropocentric society. Social freedom presupposes the individual freedom; it constitutes a more advanced stage in the process of human emancipation. It claims the extension of the autonomous space of the individual where he is obliged to form contractual relationships with social subsystems such as the economic system. Political freedom appears only in the context of individual freedom: one cannot imagine that somebody can be free on the social level without being free at the individual level. In short, political freedom constitutes a stage of higher emancipation than that which suggests individual freedom, and even social freedom. This is why this stage is not accessible without the conquest of preceding autonomies at the level of individual and social freedom. In any case, although democracy proclaims global freedom, it is recognized primarily by political freedom: it is this which differentiates democracy from other systems because individual freedom, and eventually social freedom, can be recognized in other systems, but not political freedom.


3. How is this project of global freedom translated into system? The question is posed essentially where the object of freedom, as we have said, is not divided, so that each individual has equal enjoyment of good (social, political, etc).

A first remark is that the democratic project, as regards social freedom, rejects as much the identification of the economic system with the property of capital, is private or public: both lead to dependence and thus to the suppression of social and political freedom. It is then necessary to return to the internal nature of the economic subsystem to find a solution in favour of social freedom.

Where the economic subsystem is identified with the property of capital, so that each of its units (for example, a company) is constituted in terms of power belonging to the owner, the solution to the problem does not come from a protection of labour, but from the dissociation of the economic system from the citizen. This remark implies that the citizen withdraws himself, does not participate anymore in the economic process which requires dependence as regards work and, in the extreme, the pains of living.

But, in this case, the question is to know how to ensure production and how to carry out the redistribution of the economic and social goods. Because, if the transition from the working society to the leisure society is a process which ensures social freedom, and indeed political, it must also answer to the character of economic and social foundations of society. For the democracy of this period of (proto-)construction of the anthropocentric cosmosystem, the solution as regards work was given by the introduction of work-merchandise, thanks to economic emigration. It is not a question of a leisure society in general, but of a leisure society concerning only the citizens. With regard to the (re-)distribution of economic resources, the solution, for those who do not take part in their production, was given through political work, that is, the leisure society does not define a society of inaction, but a working society beyond the economy, which is regarded primarily as a constraint for the citizen. Moreover, in the leisure society, social mobility and social integration are carried out by politics,i.e., by political work, and not by economic work. By introducing the remuneration of political work - political wages replace economic wages - one reaches, at the same time, social freedom (the non-dependence on social matters) and political freedom (the non-dependence on politics.) This is precisely a formula which is offered by the unique example of the transition to democracy resulting from the Hellenic city8. And, from a certain point of view, it appears on the horizon of modern societies9.

The other solution to the problem of social and political freedom was given following the transition from the stato-centric period of the city, the independent state, to the post-stato-centric period, i.e. the ecumenical, after the 4th century BC. There, the economic system was dissociated from the property of the capital. The owner of the capital is no longer the owner of the system, is not identified with the system of the company. The company is constituted in `politeia', in `economic city' in which the whole of its human potential participates. The working relationship within this system is no longer a relationship of dependence but a relationship of partnership (`hetairic') and beyond that, of participation also in the profit and the needs of the ‘society of partners.’ The corporation is an emanation of this system adapted to the conditions of Western-European feudality.

Political freedom is opposed to any dichotomy of society and politics. The assimilation of the politics in society, i.e. the diffusion of politics in society and the withering of power are carried out by the constitution of the society in terms of politics and by the fact of assuming it transformed into the demos, the universal political competence. The dilemma between the autonomous power and the universal competence of demos, the social body constituted politically, defines the difference between political right and political freedom. The civil society, which is based on the dichotomy between social and political, evolves in this case to political society where the political system is no longer identified with the state but with the demos, the social body constituted politically. In this respect, the great discussion opened by A.Gramsci, among others, about the identification of the political system with the state and, consequently, of the imaginary coexistence of the civil society and the political society, simultaneously, within the same society is revealed to be not only `un-historical', but also scientifically absurd. Because in fact, the transition of a system with autonomous power – resulting from the civil society - to a democratic system – the system of a political society - corresponds to a later phase of the anthropocentric development of societies. Besides, this evolution is of great interest at the level of the typology of citizenship. 10

In any case, the definition of freedom in term of autonomy means that the democratic society completely rejects the idea of the division of the social labour, since it is regarded as being at the base of the hierarchies and thus inherent in pre-democratic societies. As I have underlined, `competence,' which refers to the knowledge of the `dossier' (for example, in medicine), cannot be applied unrestrictedly in political matters, because there are possibly other values concerned and, first of all, political freedom11.

4. We are already in front of a new typology of the political systems which distinguish democracy, in its various forms (moderate, `classic', radical or `anarchic'), from the other systems whose social and political domain is constituted in terms of nonpolitical freedom and, thus, in terms of power. If one leaves aside the feudal or despotic system, what remains is only to examine democracy in relation to the political system which resulted from the modern post-feudal period, or the post-feudal period of the city, before democracy.

Like democracy, the representative system appears in several forms, according to the degree of affirmation of the representative principle and, consequently, of freedom. But it is not a question, in the representative system, of global freedom, but of individual freedom which, as we have already said, is surrounded by a body of socio-political rights which define its perimeter. However, individual freedom, like any other dimension of freedom, is also developed: for example, the freedom of speech. From the moment when politics is introduced into the content of the freedom of speech, there are consequences for the relationship between the social and politics. The citizen acquires the right to `judge' the acts of his government. He does not, however, become politically autonomous. This political right confirms the domain of individual freedom; it belongs to this freedom. So that the individual and society can become politically free, it is not enough to have the individual right to express themselves in politics, to criticise politics, but it is necessary to be able to exert this right within a framework in which all citizens constitute a political body (i.e., ‘demos’) and deliberate. Thus, there is a fundamental difference which makes the distinction between freedom and right.

We can distinguish, as a working hypothesis, two principal forms of representation: the primary, or indirect representation, and the literal representation. In indirect representation, politics concedes entirely to the power and the intermediate forces: the people form a private society; they do not constitute a ‘demos’, namely, a political body, except to legitimize the political personnel in power. The political system, because politics belongs essentially, like the political process, to the state, is also identified with the state: we speak without distinction about the state and the political system. Moreover, the goal of politics is not the social will or interest, but neutral or distinct concepts such as the ‘nation,’ the ‘public,’ `general interest, ' which help the power to justify at the same time the dichotomy between the political and the social, and its autonomy in the management of politics. Politics, including the political class, is located above the law; the political personnel also enjoys immunity in his private life. There is thus no political justice12 because the holder of the sovereign political power is not subject to the law for his political actions. It is the opposite of what prevails in the representative system, and mainly in the democratic system.

We thus presume that the definition of the modern political system as democratic describes essentially a political system which is not even conceptually representative13. Indeed, the representative principle requires the meeting of its fundamental elements: the representative, or mandatee, and the represented, or mandator. In the modern political system, these two functions of the representative principle belong literally to the state. The citizen does not have the quality of the represented, and that is why he does not assume his functions. His vote14 – the only political competence which is conferred to him – is meant only to legitimize the political personnel destined to manage the political power of the state.

The lack of a representative basis in the system remained until now safe from any criticism. It was, however, attempted to confront the collateral effects either by institutional arrangements (for example, distinction of power of the state), or by the addition to the interediary forces of a second level of mediation, which was defined by the idea of `civil society.’

During the period of anthropocentric proto-construction (of the post-feudal phase), the lack of representativeness of the system was compensated by the mediative function of the ideology (liberal or socialist) which joined the social layers to the political forces. The attachment of the political classes to the social project ensured the political militancy of the legitimacy of its mediating action and, beyond, the legitimacy of the sovereign power of the state.

Beside this mediating action of the partisan phenomenon, we will add the idea of `civil society,' which will claim for itself a place in the mediating function. But this function is also not representative; it is reduced to a role of articulation of the political process resulting from the relationship between the intermediary forces and the holders of state power.

Without going to the depth of the consequences of this question, let us recall that, like state power, the project of `civil society' is guided by the general logic which excludes the social body from the political system15. Even the concept of `civil society' does not refer to a representative structure of its components16. Moreover, it reserves for its elements a place not in the political system but at its edge. They are allowed to intervene with the holders of power; they do take part in the power. The intermediary ‘forces’ exert – as their name clearly indicates – a function of `force', and more precisely of `pressure', not of `power' (authority). The distinction between `force' and `power' is fundamental, although it is ignored by modernity.

It is interesting to note that politics, in the representative system, especially in its primary phase, is defined in terms of power and, indeed, in terms of state. Modern political science is the only social science which defines its object not in terms of its own nature, but according to the structure which it acquires in the phase which crosses the modern cosmosystem17. Since politics is conceived as a phenomenon identical to power, it arises that modern societies cannot hope to be released from the power and to be formed in terms of political freedom (autonomy); political action has a purely operational content and is subject either to the relation of forces regulated by the political power (inside the state) or to the force of the states (international relations).

The literal representation also ignores political freedom, but it approaches it: the people constitute a demos, a political body, but to assume the functions of the represented in the political system; it thus assumes the function of control and of the revocation of representatives, of the harmonisation of power with the social will; it subjects the political personnel to justice for the damage which it was caused by the policy it enforced as representative. Since the political praxis is subject to the law, we clearly distinguish the choice of the political personnel by election, and its responsibility for the policy it pursues. Power in the representative system becomes ‘collegiate’ as well. We observe, moreover, a significant change which concerns the approach of the principle of the majority: it is no longer applied within the framework of a unified global society, as before, but by taking into account the existing cultural groups, so that they are represented in the power, and are not excluded from the exercise of political power. It should not be thought that this concept of representation is a product of the imagination, an intellectual elaboration. Just like the indirect representation, it is seen in the pre-democratic city.


5. We can conclude that modern societies are passing a primary phase whose traces are impressed on freedom. Moreover, the feudal period bequeathed to our time significant elements which persist. I take in this respect the United Kingdom as an example where almost half of the political system - although the balances of power have changed – belongs to the preceding institutional arsenal of the period of absolute monarchy, i.e., the feudal period. The fact that this system enjoys increased legitimacy, however, does not make it possible to conclude that it becomes democratic.

Generally, we can note that we are confronted with a development, a considerable progress in our time on the level of technology and prosperity, but this progress does not have its equivalent in the development of its anthropocentric acquirement. This contradiction can mean that the conditions of evolution regarding the freedoms of the social and political system are created gradually to the detree that the large cosmosystemic scale of our modern period is developed. But it would be too much to support that we have arrived at an anthropocentric development suitable to support the project of a representative system.

This conclusion largely explains why the difficulty resides not in the absence of material conditions that are supposed to allow the development in a direction of representation or democracy, but in the difficulty of the contemporary world to understand representation and democracy ideologically and mentally. It is more than clear that this difficulty of the modern period to reflect and to elaborate concepts such as representation or democracy is present in daily life, in the experience of daily life: one does not demonstrate for projects such as global freedom or social freedom; one demonstrates to ensure one’s work or working conditions, for elementary sociopolitical rights - and not for freedoms – such as the right of legitimatory vote, the respect for human dignity, etc, in the majority of the countries of the world; but, in no case for the change of the nature of the political and social system.

However, this conclusion that democracy or representation do not form part of our culture of everyday life does not mean that they do not form part of our general culture, of our civilization: it is our Greco-Roman civilization, the Hellenic or anthropocentric cosmosystem on a small scale, which produced them, which experienced them, preserved and transmitted them to the modern time; and it is this framework of our civilization which still remains to be discussed and to be rediscovered.

Our difficulty in beginning a debate on the nature of the representative project, and indeed the democratic project, should not prevent us from beginning a new debate with history because, apart from feasibility, for us, of this project, the discussion on the nature of the modern political system is fundamental, either to become aware of our anthropocentric phase or to reflect on the future, namely about democracy as freedom. In the final analysis, the conditions of conflict, consensus, legitimacy or dispute are different according to the nature of system: system of force (for example, the international system), system of power (nonrepresentative or representative) or, finally, the democratic system.


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1n E.Venizelos, A.Pantelis(eds.), Civilization and Public Law, London, 2005, pp. 79 –92. Une version au D.Damamme (ed.), La démocratie en Europe, L’Harmattan, Paris, 2004 (« La démocratie comme liberté »).

2 On this subject see my studies, Contogeorgis, 1975/1978, 1984b, 1992, 1993, 2000a.

3 It is obvious that the approach to the concept of freedom which follows is situated to the opposite of the modern concepts which do not leave the context that represents our epoch. See, among others, Rawls, 1987, 1996; Walzer, 1997; Hayek, 1960; Van Parijs, 1991; Sartori, 1973; Constant, 1819; Coulanges, 1864.

4 See Contogeorgis, 2003α, and op.cit.

5 The approach to work as a good or as a constraint arises from the phase that passes through the anthropocentric cosmosystem; see on this subject, Contogeorgis, 2002.

6 For the approach to justice and equality through the prism of the scarcity of goods which realize freedom, see Contogeorgis, 1975/1978, pp. 12 and ss.

7 As an example see Constant, 1819; Van Parijs, 1993.

8 See more in Contogeorgis detail, 2000a, 2002, 1984a.

9 This is precisely the hypothesis that we support in Contogeorgis, op.cit., 1996,2003b.

10 On this subject see Contogeorgis, 2000a.

11 Aristotle, Politics, 1281b, 25 and so on.

12 On this subject, see Contogeorgis, 2000b.

13 It is precisely this system which Bernard Manin treats in his work entitled, Principes du gouvernement représentatif. See also, as an indication, Sartori, 1973; Habermas, 1992, 1997, 1998; Bowles, Gintis, 1988; Leleux, 1997; Bobbio, 1996.

14 It should be specified that the vote, although it marks the meeting point of the individual with citizenship, it cannot be evaluated in its function without taking account of its contents. The legitimizing vote is different from the elective vote, and both are to it vote which confirms the decisional autonomy of the citizen (Contogeorgis, 2000a).

15 See, for example, Barber, 2000.

16 Indeed, the intermediary groups can be founded on the despotic principle (for example, the church) or authoritarian (for example, the company), etc.

17 On this very significant subject, see Contogeorgis, 1999.

Georges Contogeorgis Bonne gouvernance et démocratie


Georges Contogeorgis


Bonne gouvernance et démocratie1


1. La discussion sur un sujet novateur tel que la gouvernance2, qui prétend redéfinir l’essence du système politique moderne, pose prioritairement une question de contenu. Cette clarification de contenu devient plus urgente du fait que ce concept s’accompagne d’une référence axiologique d'ordre primitif – l’opposition du « bon » et du « mal » – qui, on le sait, a mauvaise presse du point de vue scientifique.

Que signifie donc la gouvernance, voire la bonne gouvernance ? En quoi ce concept est-il différent de celui de gouvernement et, en définitive, quel est son rapport avec le système moderne, voire la démocratie ?

Par gouvernance, on définit le mode de gestion de l’État, tandis que la bonne gouvernance délimite un modèle bien précis de l’exercice du pouvoir politique3. Ainsi la gouvernance diffère-t-elle du concept de gouvernement, lequel se réfère aux seules institutions et aux acteurs immédiats du pouvoir de l’État.

La bonne gouvernance suggère le changement de la logique de l’État, de son mode de fonctionnement et, au-delà, de la finalité politique, en introduisant comme critère suprême de son évaluation l’efficacité. L’efficacité constitue le terme clé de la bonne gouvernance, laquelle pourtant a une affinité élective avec l’économie et, plus précisément, l’économie privée et son agent véhiculaire, le marché. Le marché s’introduit à la fois comme finalité majeure de la bonne gouvernance et pilier constitutif du fonctionnement de l’État. L’État, étant admis qu’il incarne la politique, est appelé à soumettre celle-ci aux lois éprouvées du marché et à se comporter comme le vecteur/serviteur de l’économie privée. Les autres actions de l’État, qui relèvent de sa responsabilité politique, telles que la (re-)distribution de la valeur ajoutée de l’économie, les relations du travail et du capital, l’État de droit, la prévoyance, etc., sont invitées à s’harmoniser aux règles de l’efficacité en matière économique et, au-delà, de marché. C’est dans ce sens qu’on opte, comme priorité de haute importance, pour l’existence d’un environnement de stabilité, voire même de légitimité sociale et de droit, pour la transparence ou l’incorruptibilité de l’État et, d’une façon générale, pour la « modernisation démocratique », issue du cadre « occidental ».

Le troisième pilier de la bonne gouvernance et peut-être véhicule du système, c’est la société civile. On entend par là que les forces intermédiaires, issues de la société et, essentiellement, de l’économie, s’associent au processus politique, l’État ne détenant plus le monopole de l’autorité politique. L’État souverain du passé n’est plus accepté tel quel. De la souveraineté politique monopoliste de l’État, on passe à la souveraineté partagée de la politique.

L’État, dorénavant, doit assurer une fonction de régulation ou de «pilotage» de l’action politique, dans le cadre d’un système de partenariat, forgé par les trois piliers signalés ci-dessus. Il sert à la fois d’agent et de garant de la finalité prioritaire assignée à la politique, tout en veillant à ce que les conditions qui la rendront possible soient assurées: la transparence, la disponibilité et l’efficacité des services de l’État, la légitimité et le droit, la paix sociale, qui ont été évoqués tout à l’heure, sont des procédés destinés à faciliter l’action du capital au sein mais aussi au-delà de l’État, dans son nouvel environnement cosmosystémique. Il s’ensuit que le système politique formel de la modernité reste intact; c’est sa logique interne, sa raison d’être, sa finalité ainsi que la manière dont est conçu son fonctionnement qui changent. Et dans ce cadre, la question majeure porte sur la réconciliation de la politique (de l’État), de l’économie (du marché) et des acteurs de la société civile sur la base d’une synthèse partenariale de l’espace public.


2. Il faut préciser que ce schéma que propose l'idée de gouvernance n'est pas nouveau. Mais on est tout de même en face d'une réalité nouvelle, issue de l’évolution profonde de la société et, dans la suite logique de celle-ci, d'un changement des rapports de forces au sein de la société, qui recommande à l'État de se conformer à cette finalité et de légitimer les acteurs de la société civile comme interlocuteurs valables dans l'exercice du pouvoir politique, lui-même se limitant à un rôle d'état-major. Au fond, il s'agit de l'adjonction d'une nouvelle échelle de médiation, en plus de celle des partis politiques, entre la société tout court et le pouvoir de l’État.

Comme le suggèrent les tenants du concept, « la gouvernance… se réfère à une nouvelle méthode de gestion de la société » (Rhodes), laquelle va de pair avec une nouvelle approche de la politique (en l'occurrence de l'État) et du marché (en l’occurrence de l’économie privée) qui donne accès à une nouvelle conception de la finalité politique et, au-delà, de la dynamique politique.

En effet, la demande d'un transfert « de pouvoir public aux forces de médiation sociale » est suivie, d’une part, de l'exigence d'une réduction de la souveraineté politique et de l'unité de l'État, par la reconnaissance de plusieurs autonomies en son sein et dans la société; et, d'autre part, de la suggestion d'une « introduction des mécanismes de marché dans le secteur public ». L’économie devient ainsi l’enjeu constitutif de la finalité politique, à savoir de l’État. Comme le souligne l’un de ses fondateurs, le concept de gouvernance propose « le développement de nouveaux modèles de coordination de l'action économique…. » (Smith) dans le cadre de sociétés extrêmement complexes. La gestion du pouvoir politique et de l'État par les mécanismes de l’économie privée se traduit donc en une soumission du pouvoir à ses lois (aux lois de marché). L’État est désormais conçu, par analogie, comme une entreprise privée. « Gérer l'État, nous assure une reine moderne, c’est comme gérer une… grande entreprise ».

Malgré cette affiliation, l’idée de bonne gouvernance n’est pas inhérente au système politique de la modernité4. Elle va être connectée à sa cause à partir du moment où celui-ci, comparé aux systèmes des pays arriérés, est considéré comme plus adéquat pour assurer sa finalité.

D’autre part, la liaison du projet de bonne gouvernance avec le système de la modernité a des limites bien claires.

En effet, le concept de gouvernance suggère un changement d'optique quant à la perception du pouvoir politique de l'État. On se souvient peut-être de la distinction historique des pouvoirs, en vertu de laquelle le « gouvernement » porte le nom de « pouvoir exécutif », pour la seule raison que les pères fondateurs ont voulu montrer que ce pouvoir n'était pas constituant mais concédé par le vrai pouvoir qu’était le pouvoir législatif. Dans ce cadre, le pouvoir législatif assure la fonction du mandant, le pouvoir exécutif celui du mandataire.

L’idée de gouvernance vient changer cette optique. Elle met à la place de l'exécutif le gouvernement et, au-delà, à la place du gouvernement la gouvernance. Le législatif n’incarne plus le pouvoir souverain de mandant, il sert à la ratification des décisions des agents de la gouvernance, qui acquiert une légitimité originale. Désormais, on assiste aussi à un changement fondamental du rôle de l'État et, plus précisément, de la façon dont le pouvoir politique est exercé. En effet, le pouvoir politique ou mieux le processus politique continue d'appartenir à l'État; il doit pourtant s’exercer de concert avec les groupes intermédiaires (de pression ou d’intérêt) et, d'une façon générale, avec les forces de ladite société civile.

Comme nous le verrons plus bas, le système de la modernité n’est pas démocratique; ce n’est même pas un système représentatif ‘direct’! On constate toutefois une prise de distance, aussi, vis-à-vis du principe de représentation indirecte qui régit le système moderne. En effet, la représentation ‘indirecte’ était assurée à travers la rencontre extra-institutionnelle des différentes couches sociales via la lutte des classes, qui s’exprimait, au niveau politique, par les partis politiques et avec leur propre idéologie pour point de référence. Dorénavant, l’approche de la politique en termes de classes ou d’idéologie laisse place à l’articulation du processus politique sur la base de la dite société civile. L’État est vu non plus comme l’expression de la lutte des classes, mais en tant qu’agent assurant la régulation des intérêts qui sont représentés par les forces de la société civile, à savoir les groupes d’intérêts tout court.

Le point de rencontre du système de la modernité avec le projet de bonne gouvernance est le rejet de la société tout court comme catégorie politique. La remarque n’aurait pas de signification particulière en soi s’il s’agissait seulement de certifier que le projet de bonne gouvernance est en conséquence pré-représentatif. Elle acquiert pourtant une importance capitale dans la mesure où il est constaté que par son intermédiaire, on aboutit en fait à retrancher du système moderne la fonction même de représentation indirecte.

C’est largement cette évolution qui est à la base d’un recul notable du cadre réglementaire de la relation sociale et politique au profit du rapport de forces dans la vie interne et externe des États, avec pour conséquence l’aggravation de certains aspects de la condition humaine (l’approfondissement des inégalités, de la réalité du travail, etc.).

De ce point de vue, il faut reconnaître que le projet de bonne gouvernance est intimement lié aux réalités inhérentes à la dite mondialisation. Pourtant, cette affirmation n’induit pas que le projet de bonne gouvernance soit responsable de la mondialisation, mais que cette dernière rend possible, voire nécessaire, un nouveau partage du pouvoir de l’État, qui y inclurait les forces de marché et la réorientation de la finalité politique. Si donc le projet de bonne gouvernance se pose avec une telle insistance aujourd’hui, à l’intérieur des États, c’est parce que le paysage global – interne et externe – du monde statocentrique a changé de façon dramatique, y compris le rapport de forces, sans que le cadre idéologique (l’idée de société, etc.) évolue pour autant. Les nouveaux acteurs (économiques, communicationnels, etc.), devenus autonomes, cherchent à combler le vide politique en devenant des partenaires de l’ancien système. De plus, le passage à la souveraineté partagée fait que les acteurs internationaux s’insinuent comme facteurs constitutifs du système interne – via la société civile – de leur propre chef et se posent ainsi en partenaires de la volonté politique de l’État.


3. Cette approche de la politique en termes opérationnels – comme concept et finalité – et de l'État (du système politique) comme institution qui dépend des lois de marché, soumet la politique et l'État à la règle de l'efficacité et, en dernière analyse, de l'efficacité en matière économique. Dans ce cadre, les questions fondamentales, telles que : « qui est légitimé à exercer le pouvoir ? », « comment ? », « sur quelle base ? », « dans quel but ? » ou encore « pour qui ? », sont envisagées sous le prisme de l’opérationnalité de la politique, issue de l'expérience et des priorités de l'économie privée (ou de marché).

Nous observons alors que le projet de gouvernance n’inclut pas non plus la société comme enjeu politique. On dirait même qu'il l'exclut littéralement, comme il exclut l'État souverain et la bureaucratie. Tant la société que l'État dérangent la vocation opérationnelle de la politique et, au-delà, la promotion efficace de l'économie.

L'affirmation que dans le projet de gouvernance, la rencontre de la société avec la politique n'est pas prévue, et encore moins souhaitée, est consécutive de la conviction que la politique est une affaire beaucoup trop importante pour être laissée aux non spécialistes, société comprise. Pour la même raison, la politique n'est pas autorisée à inclure dans sa finalité la volonté sociale, c'est-à-dire des choix ou des buts qui ne conviennent pas à sa fonction opérationnelle, issue de la logique de marché. La politique, tout comme le marché, confiée aux spécialistes et gérée selon la règle de l'efficacité, justifie l’argument de son exercice en concertation avec les forces vives qui sont nourries par la dynamique de marché.

D'après ce qui a été dit jusqu’ici, l’approche opérationnelle de la politique, tout aussi bien que l'attachement des partenaires sociaux au processus décisionnel qu’évoque le projet de bonne gouvernance, n'est pas la caractéristique d'un système politique déterminé. Dans tout système politique, il y a un aspect opérationnel, que poursuit l'agent de la politique, et des forces issues de la société civile qui cherchent à influencer le pouvoir. L’aspect opérationnel n'est donc pas lié à la démocratie; et l’on voit mal comment on peut soutenir qu'il s'inscrit dans une perspective d'approfondissement de la démocratie. Pendant la période de la Guerre froide, l’efficacité en matière économique, du moins pour une certaine catégorie de pays, avait été liée au système autoritaire.

De plus, le projet de gouvernance, et bien plus encore de la bonne gouvernance, est chargé de choix idéologiques. Il opte pour une certaine structure et gestion du système politique en place, qui doit pouvoir servir des choix socio-économiques et une finalité de l'État déterminée. Cette option laisse entendre que, par contre, la priorité accordée à la prévoyance, à la protection du travail, voire même à certains aspects de droit, entre autres, peut reculer ou être vue sous un angle plus souple dans la mesure où elle dérange la dimension opérationnelle de la politique et, au-delà, la logique de marché.

En conséquence, l'accent mis sur l'opérationnalité du système et de l'action politique signifie qu’on écarte du domaine du pouvoir d'autres dimensions qui sont considérées comme déviantes par rapport à la règle. De plus, la projection de l’aspect opérationnel de la politique coïncide avec une définition de la politique en termes de puissance et, en second lieu, de pouvoir. La combinaison de ces deux caractéristiques – l'aspect opérationnel de la politique et son identification avec la puissance ou même le pouvoir – laisse entendre que la politique est une activité qui ne vise qu’à la valorisation de la production, du processus économique en général. Or, le phénomène politique peut éventuellement inclure dans sa finalité la liberté individuelle et certains droits socio-politiques; mais il ne peut être développé en termes de liberté5.

Nous présumons donc que le projet de bonne gouvernance, le projet de la modernité en général, contient deux données fondamentales: la première est qu'il méconnaît ou, selon le cas, sous-estime d'autres dimensions de la politique qui sont également importantes pour la société, mais qui ne sont pas incluses nécessairement dans son aspect opérationnel au sens strict du terme. Nous rappelons, entre autres, les droits de l’homme, le chômage, la protection sociale, la prévoyance, la question de la redistribution de la plus-value économique et de la propriété, la justice, à savoir des « choses » qui font partie de l'idée de société. La seconde donnée est qu'il considère l’identification de la politique avec la puissance ou le pouvoir comme inhérente à la nature de la société humaine et non pas comme faisant partie d'une phase concrète de l’évolution sociale, à savoir du cosmosystème global. Pour la modernité, la politique se constitue en termes de puissance ou de pouvoir, ou elle n'existe pas. C’est pourquoi elle conçoit la politique comme tautologie de l’État ou, dans le meilleur des cas, des groupes intermédiaires (la dite société civile). Quoi qu’il en soit, politique et société sont considérées comme des notions antithétiques et, par conséquent, la politique ne peut être incarnée par un corps social politiquement constitué, à savoir le démos.

Cette approche de la politique dérive de la conception générale de la modernité qui lie le système à la propriété. En économie, par exemple, le propriétaire du capital (de l'entreprise, etc.) incarne le système et décide sur les conditions d'offre du travail, etc. La politique, de son côté, appartient à l'État, et c'est la raison pour laquelle système politique et État sont des notions inséparables. Ainsi, tout comme en économie, en matière politique l'individu est, par sa propre nature, soumis au pouvoir politique de l'État et aux forces articulées autour de lui. D'autre part, l'approche opérationnelle de la politique renvoie à une phase de l'évolution humaine qui valorise la liberté individuelle et non pas la liberté sociale et politique. La société privée et non pas la société politique. Cette modernité constitue indiscutablement un grand progrès, comparée à la période féodale précédente, mais du point de vue anthropocentrique global, elle correspond à une phase tout simplement primaire du développement humain.


4. Quel est le système politique que suggèrent le projet de bonne gouvernance et sa relation avec le principe démocratique ? Une première lecture du projet de bonne gouvernance laisse entendre que la participation de fait des forces de la société civile au processus politique n'est pas contraire à l'idée démocratique. Néanmoins, la situation est plus complexe. Il est certain que le projet de bonne gouvernance promet un changement de la relation entre le social et le politique, comparé au système moderne. Nous avons déjà évoqué certains aspects de ce phénomène. On rappellera aussi que, jusqu’à une époque récente, la rencontre de la société avec la politique se réalisait extra-institutionnellement, par la médiation des partis politiques. La justification de cet attachement aux partis politiques était la dite conscience de classe ou idéologique.

La nouvelle échelle de médiation qu’introduit le projet de bonne gouvernance ne rapproche pas la société du pouvoir politique. Bien au contraire. Tout d'abord, la société civile constitue une catégorie politique distincte de celle de la société tout court. Le concept de la société, entendu comme catégorie politique, c'est la société politique, à savoir le corps social politiquement constitué et de ce fait incarnant le système politique. En revanche, la société civile se résume aux forces issues de la société privée. La société civile présuppose l'approche de la société comme une entité non politique, c'est-à-dire privée, et amorphe. La société politique, en revanche, introduit comme condition la restitution au corps social, au minimum, de la qualité de mandant qui se traduit à son tour par sa constitution en institution du système politique.

Or, le projet de bonne gouvernance non seulement n'est pas, dans sa propre logique, conforme à la démocratie – du fait qu’il ne dissocie pas le système politique de l'État –, mais ajoute de plus une deuxième barrière de médiation par rapport au projet classique de la modernité, voire favorise le fonctionnement de la politique en termes de puissance. La distinction entre pouvoir et puissance est en effet capitale: la politique comme pouvoir ne promet certainement pas la liberté politique; elle annonce, pourtant, l’inclusion du fait de la puissance dans un cadre réglementaire. La politique comme puissance valorise le rapport de forces pur, elle exige même le travestissement de la volonté du détenteur de la puissance en décision réglementaire du plus faible. En outre, l'articulation de la politique en termes de puissance se réalise dans un cadre extra-institutionnel. Les forces de la société civile cherchent tout simplement à exercer une certaine pression, à marchander ou à convaincre les agents de l'État selon le poids qu’elles ont dans la dynamique sociale et politique. Elles ne sont pas reconnues comme partie constitutive du système politique.

Ainsi donc, partis d'un système à deux bastions – l'État et l'économie privée –, on aboutit à un système de partenariat dans lequel se rencontrent les agents de l'État, ceux de l'économie privée (ou de marché) et les forces intermédiaires. La société en est absente, elle ne côtoie plus – via l’idéologie ou la situation de classe –les forces politiques qui gèrent l'État. Il reste son rôle légitimateur du personnel politique, qui, à son tour, introduit un nouvel élément dans la vie politique, celui du questionnement de l'opinion, via les sondages, etc. Ainsi se fait-il que désormais, c'est la politique qui cherche la société pour se faire entendre et légitimer, et non le contraire. Les forces intermédiaires ne médiatisent plus la fonction représentative. La réunion des conditions communicationnelles, y compris la politisation relative du social – en termes d’individualité politique – change en effet le paysage politique. Nous pouvons supposer, alors, que le projet de bonne gouvernance a l’intention de combler le vide que produit le dépassement des anciennes constantes du système politique moderne, y compris ses idéologies fondatrices, et de prévenir le risque qu’entraîne le déplacement relatif de l’épicentre de la politique vers la société. Il propose donc que le déficit d’efficacité soit comblé par l’attachement des forces de la société civile au pouvoir de l’État.

D’un autre point de vue, la notion de bonne gouvernance essaie d’institutionnaliser de facto une dépendance du pouvoir politique par rapport aux forces de la société privée, surtout économiques, compte tenu de l’impuissance du pouvoir d’exercer sa souveraineté politique comme prévu par la Constitution, après que les paramètres fondamentaux du système (en économie, communication, etc.) sont devenus autonomes.

Les remarques ci-dessus nous amènent à supposer que le projet de bonne gouvernance exprime plutôt une réalité transitoire, où le passé est définitivement révolu, sans que le nouveau se profile encore à l'horizon. Peut-on supposer alors, suivant l’hypothèse avancée par ses tenants, que le projet de bonne gouvernance est démocratique, voire qu’il amène à un approfondissement de la démocratie?

Pour trancher cette question, il y a, à notre avis, une seule voie valable: établir le lien de parenté du projet de bonne gouvernance avec le principe démocratique. Malgré ce que l'on croit, le principe démocratique suggère le détachement de la politique par rapport à l'État et sa diffusion dans la société. Au lieu d'identifier la politique avec le pouvoir et l'État (ou bien sa « privatisation »), la démocratie enseigne l’identification de la politique avec le corps social. Ce n'est plus l’État qui incarne le système politique, c'est la société qui se constitue en système politique. L'État, de pouvoir souverain, devient le serviteur de la société-démos souveraine. La démocratie définit la liberté en termes d'autonomie, à la fois individuelle, sociale et politique, et non plus comme un simple droit.

Pour faire face à cette réalité, on a procédé au départ à la distinction entre démocratie directe et démocratie indirecte. Il faut tout de suite reconnaître dans cette distinction une absurdité à la fois logique et scientifique. Logique, car les concepts peuvent être décrits de façon directe ou indirecte, mais les « choses » sont ou ne sont pas. Par exemple, l'homme existe ou n’existe pas, la femme est enceinte ou elle ne l'est pas, le lion l’est ou ne l’est pas, etc. Scientifique, parce que le système moderne qui est décrit comme démocratie indirecte, et qui est à la base de la bonne gouvernance, non seulement se situe à l’opposé du principe démocratique, mais n'est pas non plus représentatif. C’est pourquoi, la décision de la modernité d’effacer l’adjectif déterminant – indirecte –, voire de projeter le système politique moderne comme la démocratie par excellence et, au-delà, de l’ériger en modèle de référence, dépasse l’imagination même la plus inventive.

En effet, le principe représentatif présuppose la rencontre du mandant et du mandataire, ces deux qualités devant être détenues par des acteurs concernés. En l’occurrence, l’une par la société, l'autre par le pouvoir politique.

Dans le système moderne, ces deux qualités – de mandant et de mandataire, de représentant et de représenté – appartiennent à l'État. Nous irons même plus loin, pour dire que l’État n’est pas appelé à être le représentant du peuple, de la société. C’est pourquoi la finalité politique n’incarne pas la volonté sociale mais des notions neutres et confuses telles que l'intérêt général, national ou public. De même, le contenu de ces « intérêts » est défini authentiquement par l’État. Enfin, nous présumons qu'aucun des attributs impliqués par le principe représentatif n’est présent dans le système moderne : citons la révocation, le contrôle, la responsabilité politique et juridique, etc. L'élection constitue une fonction d'alternance et de légitimation du pouvoir, elle n'est pas liée au principe représentatif. Le caractère pré-représentatif du système moderne devient clair dans le fait que la praxis politique n’est pas soumise à la justice. Le personnel politique se situe en principe au-dessus de la loi et au-delà de la justice. La représentation et, plus particulièrement, l’exercice de la responsabilité de mandant exigent la constitution du corps social qui détient la qualité de citoyen en démos, à savoir en institution fondamentale du système politique.


5. Le projet de bonne gouvernance s’inscrit morphologiquement dans la catégorie du système moderne: il est donc pré-représentatif. C’est dans ce cadre, par conséquent, qu’il faut envisager le sens des changements qu’il propose, particulièrement l’idée que la fonction politique est soumise à la loi de marché, tout autant que la qualité de citoyen. Ainsi le citoyen rencontrera-t-il l’économie en sa qualité de consommateur et non pas comme détenteur de la fonction politique. Il devient partie du système économique par la vente de sa force de travail ou par sa fonction de consommateur, et non pas en sa qualité d'homme libre et, au-delà, de par sa fonction comme partie constitutive du démos. Or, dans le projet de bonne gouvernance, le citoyen fait partie de la société privée, non pas du système politique. La relation politique étant vue sous l’angle du marché, la société n’y constitue pas une catégorie politique. Du point de vue idéologique, le projet de bonne gouvernance – en dehors de son caractère pré-représentatif – est typiquement oligarchique.

Pour que cette affirmation devienne claire, transportons-nous un instant dans la cité État. Nous constaterons que les questions posées ici furent soulevées par les oligarques qui s’opposaient à l'intégration de la société dans le système politique. Nous remarquerons aussi que la problématique élaborée à ce propos présente des aspects dont notre expérience ne peut rendre compte.

Aristote discute, dans la Politique, la critique exercée contre la démocratie et, plus précisément, la question de la suppression de la division du travail social et politique qu'elle introduit comme fondement constitutif de son système. Il fait remarquer qu’autrefois, dans les systèmes pré-démocratiques – essentiellement les systèmes représentatifs et pré-représentatifs – le gouvernement de la cité était confié aux spécialistes : à ceux qui disposaient de la qualité de leader et de la connaissance de la « chose » politique. Le Stagirite attribue ce choix au fait que les sociétés étaient alors arriérées. C'est pour cette raison que « Solon et quelques autres législateurs ont conféré au peuple collectivement [à savoir en l’instituant en démos] l'élection des leaders politiques et leur contrôle [y compris leur jugement devant un tribunal], sans pour autant leur permettre individuellement [à savoir à titre de citoyen] l'exercice du pouvoir. Tous réunis ont, en effet, suffisamment de discernement et, en liaison avec les meilleurs [les plus compétents] des citoyens, ils rendent des services à la cité… ; mais, pris isolément, chacun ne peut prendre qu’une décision imparfaite » (1281b, 31-37).

Toutefois, selon Aristote, à l'époque démocratique, ce raisonnement a quelque mal à résister: « On peut penser que le soin de juger qui a donné le traitement correct appartient à celui qui a précisément pour tâche de traiter et de guérir le malade de l’affection en cours, c'est-à-dire au médecin; et pareillement en tout autre domaine de pratique ou d’art ». Suivant cette problématique, « si le médecin doit rendre compte de ses actes devant les médecins, les autres également doivent le faire devant leurs pairs » (1281b,39-1282a,7). Pourquoi alors ne pas « appliquer les mêmes principes au droit de vote avec l'argument qu’un choix correct est l'affaire des experts… » (1282a, 8-10)? Car, dans ce cas, « il ne faudrait laisser le peuple maître ni de l'élection du personnel politique ni de son contrôle » (1282a, 12-14). Et alors, ces exclus de la politéia en deviendront les ennemis déclarés (1281b, 30-35).

Ensuite, Aristote exprime ses réserves quant à la valeur de cette argumentation, en disant qu’elle est valable dans des situations non démocratiques (ou mieux, pré-démocratiques). Je résume les trois arguments principaux:

Le premier est tiré du monde de l'économie. Le producteur d'un produit n’est ni le seul ni peut-être le mieux placé pour juger de sa qualité. « Une maison, par exemple, non seulement celui qui l’a bâtie peut l’apprécier, mais celui qui l’utilise la jugera mieux encore. Or, celui qui l’utilise, c’est le maître de la maison » (1282a,17-23), etc.

Le second exemple soulève la question des autres dimensions de la politique, que l’insistance sur la dimension opérationnelle dissimule ou du moins sous-évalue. Le recours aux autres dimensions de la politique fait que la qualité d'expert ne peut être appliquée en politique sans conséquences. S’adresser au médecin pour se faire soigner, c’est un bon choix. S’adresser au spécialiste en politique, c’est choisir, en plus, son propre système politique. Le projet de bonne gouvernance présuppose que l’intérêt de la société – la volonté sociale – et l'intérêt issu de l'économie de marché coïncident. Pourtant, les conditions de la cité montrent que le choix d'un système pré-représentatif, représentatif ou démocratique est capital pour le système social dans son ensemble. C’est opter pour la société de travail ou pour la société de loisir; pour une société (et une redistribution) égalitaire ou non; pour la seule liberté individuelle ou pour la liberté sociale et politique aussi ; pour un système social et politique hétéronomique ou autonomique. Le Pseudo-Xénophon reproche en effet à la démocratie de ne pas réserver aux plus compétents (et aux meilleurs) les responsabilités politiques car, d'une part, – et fort justement selon lui –, ils servent en priorité les intérêts de leurs pairs et, d'autre part, la question fondamentale de la démocratie n’est pas le bon gouvernement, mais que chaque citoyen soit libre à titre individuel et collectif. Or, « le démos ne veut pas que la cité soit bien gouvernée mais lui-même esclave [à savoir non autogouverné]; il choisit donc d'être libre sans se soucier du bon gouvernement de la cité » (Politéia des Athéniens, 6-9). Pour la même raison, Aristote remarque que la cité qui ne veille pas autant aux droits et aux libertés de ses membres est « pleine d'ennemis » (Politique, 1281b,32-35).

Aristote soulève par ailleurs une autre question qui, bien qu'elle soit hors de discussion aujourd'hui, est fort intéressante, au sens où elle se posera de plus en plus, de toute évidence, au fur et à mesure que le système moderne évoluera: qui est, en fait, le mieux placé pour gérer la politique, voire pour répondre le plus efficacement à la dimension opérationnelle de la politique? Le petit nombre qui connaît le dossier ou le corps social? Sur cette aporie, le Stagirite n'émet pas de réserves: « Chaque citoyen en effet sera, certes, moins bon juge que les experts, mais tous réunis seront ou meilleurs ou du moins pas plus mauvais » (Politique, 1282a, 18-25). Il précise plus loin que sa remarque est à voir sous l'angle non pas d’une société privée, pré-démocratique (pré-représentative ou représentative), mais d'une société constituée politiquement et fonctionnant comme entité globale, comme démos. Car là, « …ce n’est pas le citoyen membre du tribunal, du conseil ou de l'assemblée du peuple qui exerce l'autorité, mais le tribunal, le conseil et le démos. Chacun des citoyens mentionnés n'est qu'une fraction [molécule] de ces différents corps… Il est donc juste que le corps social soit souverain sur l'essentiel de la politique, puisque c’est de celui-ci que se compose l’ecclésia, le conseil et le tribunal » (1282a, 37-43).

Il s’ensuit que cette question ne se pose pas dans le système de la modernité, y compris pour le projet de bonne gouvernance, car le présupposé, à savoir la constitution du corps social en démos, n’est pas acquis. La société moderne6 a un statut de « société privée » et, au-delà, étant politiquement amorphe, elle ne délibère pas. En effet, disent les adeptes du système, la société moderne n’a pas la maturité suffisante pour y accéder.

Vraies ou non, cette remarque vise à soutenir l’hypothèse de la complexité des sociétés contemporaines, souvent invoquée pour justifier le rejet de la démocratie et, en revanche, le besoin du projet de bonne gouvernance. Notre thèse est, en somme, que l'appel à la compétence (des experts, etc.) répond non pas à la complexité accrue du monde contemporain, mais au stade primaire que traverse notre époque. Les sociétés d’aujourd'hui sont moins hiérarchisées, comparées à celles du XIXe siècle et, pourtant, elles sont plus complexes. L'individu du XXIe siècle assume des responsabilités multiples et se comporte de plus en plus comme s’il avait accédé à une certaine maturité, égalée au statut d’individualité politique. De toute façon, il rejette le comportement politique massif qu’il a connu dans son passé tout récent. Il comprend mieux les enjeux politiques que son homologue du XIXe siècle.

La cité, de son côté, était moins complexe au VIIe siècle, mais elle avait pourtant un système politique pré-représentatif. Elle devint ensuite plus grande, plus complexe et, au fil du temps, représentative et, au final, démocratique. L'impérialisme athénien se développa en parallèle avec l'approfondissement de la démocratie, c’est-à-dire avec la suppression de la division du travail social et politique au sein de la société politique. Et, on le sait, il fut très raffiné, tout en étant exercé par le démos et non pas par des spécialistes.


6. Nous avons remarqué plus haut que le projet de bonne gouvernance privilégie un environnement politique extra-institutionnel qui dépend de moins en moins du cadre réglementaire de l'État. Le cas des médias est paradigmatique à cet égard. Ils sont institutionnalisés comme moyens d'information, à savoir pour servir à la transmission de la « chose » politique vers la société. Cette réglementation s’appuie sur l’hypothèse que la politique est produite au sein de l’État et que la société est a-politique. Aujourd'hui, les médias fonctionnent de plus en plus comme champs de production de la politique et, du même coup, en tant que « sponsors » de communication pour le personnel politique. Ils offrent une communication politique au personnel politique en échange d’une concession d'espace public; des faveurs publicitaires contre des faveurs publiques. Le détenteur de médias devient ainsi le détenteur de fait de la politique. Et, en dernière analyse, un féodal informel, un propriétaire de facto du processus politique.

Quelle peut-être la solution? S’il ne s’agit pas de pérenniser la situation actuelle, la solution, d’après nous, se trouverait dans la séparation entre la propriété et le système : on ne propose pas la suppression de la propriété sur les médias (privés ou publics) mais de faire appliquer le principe « démocratique » au fonctionnement de ces moyens. Mais c’est une solution qui sera imposée par le passage du monde moderne à une époque technologique avancée, et non pas par une décision politique immédiate.

Et la transparence de la vie politique? Le projet de bonne gouvernance croit répondre le plus efficacement à cette question. Pourtant, son argument se heurte au fait que les groupes intermédiaires favorisent plutôt le cantonnement du processus politique dans les coulisses et sa soumission aux rapports de forces. Les médias aussi, au lieu de contribuer à la transparence du système, tissent autour d’eux un réseau de manipulation et de censure. En outre, les agents du système politique sont exempts de tout contrôle institutionnel, la praxis politique n'est pas soumise à la loi (ni donc à la justice) et finalement, la dynamique des forces politiques prévaut sur le processus politique de l’État. Le système n’étant pas représentatif, le personnel politique assume à la fois la fonction de représentant et de représenté, de mandant et de mandataire, et au-delà, est le seul responsable pour contrôler son action.

Conscient de ce problème soulevé dans les systèmes à pouvoir autonome, Aristote suggère la restitution, au minimum, de la qualité de mandant au corps social et, au-delà, la liaison de la finalité politique à la volonté sociale. La rencontre du démos – en sa qualité de mandant – et de la classe politique – en sa qualité de mandataire –, au cœur du système politique, obligera cette dernière – détentrice du pouvoir – à rendre compte de son action au mandant et, de ce fait, celui-ci sera amené à assumer des responsabilités de contrôle. Dans le projet de bonne gouvernance, cette problématique est entièrement absente. Il manque même, comme nous l’avons déjà signalé, le concept de droit politique et de justice politique. Sa méfiance vis-à-vis de l’État à pouvoir souverain ne l’incite pas à chercher un autre point de rencontre entre la politique et l’économie, qui passerait par leur rencontre via la société constituée en démos. En effet, la démocratie et même la représentation font que la politique rencontre l’économie à travers la société-démos et non pas via l’État, comme dans un système pré-représentatif formel. S’en tenant à l’approche traditionnelle de la politique comme tautologie de l’État, le projet de bonne gouvernance suggère essentiellement sa privatisation, à savoir sa soumission à l’économie de marché. Ainsi pense-t-il que l’intégration des forces de la société civile au pouvoir politique de l’État et, au-delà, l’introduction de la logique du marché dans son fonctionnement, vont rendre son action plus opérationnelle.

Pourtant, l’alternative de l'économie de marché n'est pas suffisante non plus. Dans le secteur privé, le propriétaire des moyens de production est en même temps détenteur du pouvoir de l'entreprise. Il a donc le pouvoir de contrôle mais il n’est pas soumis lui-même au contrôle. Il ne s'agit pas de lui demander d’être honnête quant à la gestion de sa fortune. Dans l'État, le détenteur du pouvoir politique n’est pas, formellement parlant, son propriétaire. Il gère un système qui ne lui appartient pas. Mais il n’appartient pas non plus à personne d’autre, ce qui explique qu’il s’identifie lui-même avec la notion d’espace public. La nation est, à son tour, un concept abstrait dont, d’ailleurs, la définition est laissée au détenteur du pouvoir de l’État. Tout cela montre pourquoi le détenteur de l’État n’est soumis à aucun contrôle et que c'est bien lui qui définit authentiquement le contenu du but de la politique.

Dans ce contexte, l’adjonction des forces intermédiaires – de la dite société civile – ne vise pas au contrôle, mais au partenariat de l'espace public, sous l’angle des rapports de forces. C’est pourquoi l’insistance sur l'efficacité – sur la bonne gouvernance – va de pair avec l'accentuation des inégalités et l’appropriation de l’État.


7. Nous pouvons conclure que le système de bonne gouvernance correspond à la phase que traverse le système moderne, qu’il ne sort pas de son contexte. Il demeure profondément pré-représentatif, pour ne pas dire qu’il pèse sur le système moderne de plusieurs points de vue, dans la mesure où il cherche à articuler la relation de la politique – en l’occurrence, de l’État – avec l’économie privée par le moyen des groupes de la société civile. De ce fait, il s’ensuit que le projet de bonne gouvernance écarte lui aussi la société de la politique. Il cherche non pas la rencontre de l’économie avec la société dans l’espace de l’agora politique mais la soumission de l’État à la règle de l’agora économique.

D’un autre point de vue, la dimension opérationnelle de la politique n’épuise pas sa thématique. On dirait même que sa place dans le processus politique d'ensemble dépend de la nature du système politique. Ainsi l'accent sur les autres aspects de la politique, issus de la liberté, ne dévalue-t-il pas l’importance de sa dimension opérationnelle. En somme, la dimension opérationnelle de la politique n’est pas contraire à la démocratie. Elle montre cependant que la politique est une affaire plus complexe, qui renvoie à et en même temps détermine la nature de la société. De ce point de vue, l’efficacité de la politique en matière économique est aussi conditionnée par l'harmonie établie entre le social et le politique. De la même façon, bien que l’argument de la compétence en politique soit mis en avant par les tenants des idéologies anti-démocratiques, la réponse à la question de savoir «qui est le plus capable d'assumer l’aspect opérationnel de la politique » n'est pas unidimensionnelle. En dernière analyse, le fait de savoir qui est plus compétent pour assumer la fonction politique dépend du caractère du système politique et non pas des arguments des dits spécialistes.

Quoi qu’il en soit, le projet de bonne gouvernance révèle tout simplement une évolution de fait du système pré-représentatif moderne qui répond aux rapports de forces défavorables à la société, produite suite au dépassement de l'État souverain que promet ladite « mondialisation ». Il exprime dans le fond un projet d'ordre transitoire, qui pourrait annoncer le passage à la représentation, plutôt qu’un système politique tout court.


Éléments de bibliographie


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Pour le Programme des Nations Unies pour le développement, Gouvernance démocratique, voir le site : http://www.ci.undp.org/bonne%20gouvernance.html

Voir aussi le très intéressant site (et ses liens) de l’Agence canadienne de développement international/Canadian International Development Agency pour la Bonne Gouvernance, http://www.acdi-cida.gc.ca/cida_ind.nsf, 2004.


1 In F.Maron, I.Horga, R.de la Brosse (eds), Media and the Good Governance Facing the Challenge of the EU Enlargement, Bruxelles, International Institute of Administrative Science, 2005

2 Le terme « governance » fut introduit par l’économiste américain Ronald Coase en 1937 dans son article « The nature of the firm ». Le concept apparaît chez les économistes, surtout dans les années 1970, avant d’être adopté dans les relations internationales. Dans les années 1980, il sera utilisé aussi, accompagné de l’adjectif « bonne », pour « définir et préciser les critères de ‘bonne administration publique’ applicables à des pays fortement incités (en échange de prêts) à mettre en place des réformes institutionnelles utiles à la réussite de leurs programmes économiques. Ils prônent la ‘bonne gouvernance’, soit une nouvelle gestion publique fondée sur une logique entrepreneuriale. Ils préconisent l’amaigrissement de l’État providence, le ciblage des bénéficiaires des politiques sociales, la privatisation des services publics… » (Institut de la gouvernance)

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4 Nous allons voir plus bas que le concept de bonne gouvernance a occupé une place clé dans la discussion politique au sein de l’État.

5 Dans ce cas, la problématique concernant l’évolution du système politique moderne serait focalisée, comme nous allons le voir plus loin, sur sa qualité représentative ou démocratique, c’est-à-dire sur la constitution ou non du phénomène politique en termes d’autonomie du social. Voir notre étude intitulée « La démocratie comme liberté », in Dominique Damamme (éd.), La démocratie en Europe, Cahiers Politiques, L’Harmattan, Paris, 2004, pp. 9-20.

6 La justification qui est avancée à cet égard est que l’échelle communicationnelle ou spatiale de nos États ne permet pas la constitution d’un système politique « à l’athénienne » et qu’en tout cas la conception moderne de la liberté est de loin supérieure à la conception antique. Nous considérons ces arguments superficiels comme révélateurs de l’impuissance de la science moderne à concevoir le fond de l’enjeu. La question n’est pas d’appliquer la démocratie athénienne à nos sociétés anthropocentriques, mais le principe démocratique à grande échelle. Et à cet égard, les conditions pragmatologiques ne sont pas réunies, et la société n’a pas acquis la maturité nécessaire. En dehors de cela, l’argument qui veut que la liberté individuelle soit supérieure à la liberté à la fois individuelle, sociale et politique, ne mérite d’être commenté.