Πέμπτη, 13 Μαρτίου 2008

Quelle citoyenneté pour quel engagement?

Georges CONTOGEORGIS

Quelle citoyenneté pour quel engagement ?

La question de l’engagement politique dans le cadre des sociétés modernes se pose sur la base du dilemme de savoir si le citoyen s’intéresse ou non à participer activement à la vie politique. Les apories concernant cette question se résument en fait au phénomène de la «démobilisation politique des citoyens, de la baisse de la participation électorale, de la crise de confiance de la société envers le monde politique» . À juste titre, donc, le problème à discuter reste le désengagement des citoyens, le retrait de la politique et, dans une perspective plus générale, le retrait des individus de la vie sociale .
Cette affirmation part d’une hypothèse de base indiscutable: que la citoyenneté et, au-delà, les formes d’engagement politique du citoyen ne sont pas susceptibles de changement typologique, sauf dans leur variante particulière. Le citoyen est destiné à participer à l’élection des agents du pouvoir/État, à assurer son attachement aux forces intermédiaires (partis et groupes) et la mobilisation drastique, le cas échéant, dans les rues ou moyennant le procédé de la grève. Derrière cette réflexion réside la certitude que le système politique moderne ne changera pas non plus.
Cette approche de l’engagement citoyen apparaît clairement dans la définition des concepts affiliés tels que la politisation, la participation et, bien entendu, l’action politique. La politisation, par exemple, est conçue sous l’angle de l’engagement partisan en termes de statistiques. Elle est vue comme l’égale de la mobilisation/participation massive des citoyens à une procédure qui consiste à offrir, presque sans conditions, sa confiance/ son consensus et son soutien aux forces intermédiaires qui, elles, sont destinées à gérer le pouvoir ou à exercer une pression sur lui.
Entre la politique (et son système), qui est identifiée à l’État, et la société, s’établit une nette dichotomie dont l’articulation est assurée par les forces politiques. Cela signifie que la politique ne constitue pas une valeur en elle-même , elle n’entre pas comme telle dans le projet de société, elle se définit en termes de moyen destiné à servir une cause non politique (le travail, l’économie en général, la liberté, les droits, etc.). Ce sont donc les politiques (publiques) qui intéressent ; la politique, à savoir le système politique en soi, n’entre pas dans le projet de société.
Il s’agit, dans ce cadre, d’influencer les politiques du pouvoir – en l’occurrence l’État – tantôt en exerçant une pression sur lui, tantôt en favorisant l’accession au pouvoir des forces amies.
La politisation est ainsi mesurée sur la base du degré d’engagement, d’attachement à l’action du parti politique, du syndicat, etc. Le temps réel que le citoyen consacre à la politique ne compte pas. Car il est considéré comme n’ayant aucune implication sur la vie politique.
Néanmoins, il est à signaler une évolution notable dans cette approche: jusqu’aux années quatre-vingt, la politisation, la participation et l’engagement avaient pour mobile l’harmonisation ou plutôt la rencontre du social et du politique à travers l’idéologie de classe. On s’engageait dans un parti politique qui était proche de son idéologie ou de sa situation sociale. Toute différenciation par rapport à cette doctrine et l’option pour des comportements qui ne correspondaient pas à l’attachement massif des citoyens aux forces idéologiquement proches étaient envisagées comme une déviation, une sorte de maladie sociale. La déviation par excellence fut le comportement individualiste du citoyen (le principe de l’individualité politique), mais aussi le regroupement thématique (les groupes d’intérêts). On continue encore à traiter le clientélisme comme une maladie du social et non pas du système politique.
Dans les années quatre-vingt, on assiste déjà à des changements notables. L’idéologie ou l’appartenance de classe ne constitue plus le mobile fondamental de la participation politique. En plus de ces changements dans la finalité politique, le citoyen commence à ne plus se reconnaître dans les modèles traditionnels de participation destinés à soutenir des forces intermédiaires et à légitimer les agents du pouvoir.
Certains ont parlé de crise de la politique, de dépolitisation du social, de désintéressement du citoyen pour la classe politique, etc. Au fond, pourtant, il s’agit d’une contestation du système politique dans son essence (de sa prétendue nature représentative) et plus exactement des formes traditionnelles de participation. Désormais, on est en présence d’un «paradoxe»: le citoyen s’intéresse de plus en plus à la politique mais il accepte de moins en moins de s’engager dans la vie politique. Nous pouvons déjà parler d’une transition de la politisation massive à l’individualité politique. Ce changement apparaît déjà clairement dans le discours politique qui évoque de plus en plus souvent le déficit de représentation sans pour autant tenir compte du fait que poser la question en termes de morale, c’est comme si on demandait à la classe politique de s’opposer au système politique moderne, qui est tout simplement pré-représentatif .
Avant d’examiner le contexte politique et les formes d’engagement auxquelles correspond le concept d’individualité politique – car il renvoie à un nouveau type de citoyenneté –, je voudrais arrêter un instant et m’interroger sur les causes de ce changement.
La première remarque est qu’on ne se rend pas compte que ce comportement (de masse) ainsi que les idéologies socialistes et libérales qui ont comme terrain d’application l’espace de l’État correspondent au stade du passage de la féodalité à l’anthropocentrisme . À partir d’un certain moment, l’État est vu comme l’adversaire de l’ancien régime, via lequel la société sera liberté. Il suffit que l’État soit contrôlé par les forces amies. Socialisme et libéralisme furent des projets qui ont montré la voie de la transition. Dorénavant, tous deux, en tant qu’idéologies de proto-construction anthropocentrique au sein de la société de l’État, sont dépassés.
La deuxième remarque est que la vie en liberté conduit à l’apprentissage des rôles qui nécessitent la responsabilité des experts et à une relative émancipation de la société.
La troisième remarque évoque la création des conditions communicationnelles (en l’occurrence via la technologie) capables de véhiculer les nouveaux comportements. Je prends l’exemple de la télévision, voire d’Internet. Le lieu de rencontre des citoyens et de l’agent du pouvoir est nécessairement différent. Avant prévalait le pouvoir mono-lectique; désormais il s’établit une relation plus ou moins dialectique. Dans un cas, c’est le pouvoir, dans l’autre c’est l’argument qui assure la liaison, qui fait communiquer l’un et l’autre.
La quatrième remarque se réfère au rapport de forces et, en dernière analyse, à la finalité politique, à savoir le projet social. Avant, c’était la mise en place de la liberté individuelle et des droits socio-économiques qui passait soit par la propriété soit par la garantie et la protection du travail. Désormais, après avoir considéré que ce projet était acquis, on s’est trouvé devant des phénomènes inédits: le travail dépendant, s’il n’est pas contesté ou transformé, échoit à l’émigré économique, ayant tendance à être vu en termes de travail-marchandise, au moment même où le capital se dénationalise. Dans ces conditions, le travail ne peut plus être soutenu politiquement de façon efficace. Être citoyen ne constitue pas un avantage pour la garantie du travail, y compris les conditions, du moins au même titre que dans le passé.
Quel est le comportement politique qui est propre à ce nouvel environnement socio-économique tout autant qu’à l’individualité politique ? Comment rééquilibrer la relation rompue entre le social et le politique ?
La solution qui a été avancée dès les années quatre-vingt et dont le projet prévaut de façon incontestable de nos jours est définie par le concept de gouvernance.
Que projette cette idée ? D’abord, elle enseigne que l’État est un système de gestion de la société et, en tant que tel, doit être envisagé sous l’angle de son opérationnalité, c’est-à-dire en termes d’efficacité. Cette efficacité est inspirée par les lois du marché privé, ledit marché libre. En plus, elle se propose de suivre la finalité du marché, qui consiste en la maximalisation du profit des agents de l’économie privée. Car en fait, la prospérité du capital va de pair avec le bien de la société. L’État est invité à imiter le marché libre dans son fonctionnement – en l’occurrence l’entreprise privée – et à promouvoir comme objectif le progrès du marché.
Cette nouvelle approche de l’État, de son fonctionnement et de sa finalité, renvoie inévitablement à une nouvelle conception du citoyen et de son comportement politique. Pour éclairer cette nouvelle conception de la citoyenneté, on a eu recours à la vieille idée, inventé par Hegel, de la société civile. Mais la société civile n’est pas la société tout court. Cette dernière ne forme pas une catégorie politique. Il s’agit en fait des groupes de pressions ou d’intérêts issus de la société (y compris de l’économie) qui s’organisent et agissent au niveau du pouvoir.
Au fond, le projet de gouvernance/société civile invite l’individu/citoyen à développer son action politique non pas comme entité collective, c’est-à-dire en termes de société politiquement constituée ou de classe solidaire, mais en tant que membre d’un ou de plusieurs groupes avec lesquels il partage un certain nombre d’idées ou d’intérêts communs. Or, le projet de gouvernance/société civile conçoit le citoyen en vertu de son attachement au groupe, et non sous l’angle de son individualité. La société continue, en effet, à ne pas constituer une catégorie politique, le citoyen n’étant que la molécule du corps social et non pas du système politique.
La mise en valeur de la dynamique des groupes intermédiaires – qui jusqu’à un certain moment furent considérés comme une sorte de déviance par rapport au comportement idéologique ou de classe – est fondée sur l’argument que pour que l’État soit opérationnel, il faut que la classe politique au pouvoir soit entourée par les groupes intermédiaires qui connaissent le «dossier». Ainsi la rencontre entre le social et le politique – qui se réalisait par le moyen de l’idéologie, etc. – n’est plus nécessaire. Les politiques publiques seront la composante de l’articulation de la volonté des groupes et du pouvoir. Si ce système, issu du concept de gouvernance/société civile, est rattaché à l’idée générale qui prétend que le système moderne est représentatif, nous pouvons déduire que la rencontre du social et du politique se réalise non plus via l’idéologie de classe, mais par le moyen du consensus obtenu ou du rapport de forces entre les groupes intermédiaires et les agents de l’État.
J’attire l’attention sur le fait que le concept de gouvernance/société civile, qui fut initialement une «construction» dudit néo-libéralisme, a été adopté sans objection par les tenants des groupes intermédiaires et de la gauche. On le considère en fait comme étant à l’origine de l’approfondissement de la démocratie. Il est même vanté comme étant l’unique remède susceptible de faire face à une mondialisation alternative.
Néanmoins, ce projet soulève un certain nombre de réserves.
En premier lieu, je vous rappelle que dans le projet de gouvernance, la société des citoyens est entièrement absente. On se souvient de la remarque que la société tout court ne constitue pas une catégorie politique: elle n’a pas de statut politique. On dirait même que la place réservée à la société des citoyens par le projet de gouvernance constitue un recul par rapport à celle que lui accordaient les idéologies du passé. La société des citoyens est remplacée par la société civile.
Deuxièmement, dans le projet de gouvernance, la finalité de l’État/système politique n’est pas naturellement la société – comme avant – mais cette fois, ce n’est pas non plus la nation. C’est tout simplement le marché. La différence est capitale: les libertés fondamentales sont les libertés qui vont promouvoir le marché, non pas la société. Le projet social – par exemple, l’État providence – le travail, la vie en société sont tous envisagés sous l’angle des lois du marché libre. La question, en l’occurrence, est de savoir si les intérêts de la société sont identiques à ceux du marché ou bien s’ils sont mieux réalisés à travers le marché. Le dilemme ne consiste pas en un choix ou en la suppression du marché; il est de savoir si la politique va agir en faveur du public ou du privé au cas ou ils s’opposeraient.
En troisième lieu, le citoyen, lui non plus, ne constitue pas une catégorie politique. C’est pourquoi il ne se reconnaît qu’en vertu de son appartenance à l’État, non point en tant que partenaire du système politique. N’ayant pas de statut politique propre, sa rencontre avec l’économie se réalise en vertu de sa qualité de consommateur ou de travailleur, et non au niveau politique. D’ailleurs comme il a été signalé, la relation entre le social et le politique est médiatisée. Cela veut dire que la relation entre l’État et l’économie n’a pas nécessairement de référence au social.
Il est évident que dans ce contexte de dynamique politique, le rapport de forces est complètement renversé au profit des acteurs du marché, à savoir le capital. La conséquence en est déjà devant nous: les inégalités croissantes, tant dans l’État qu’au niveau mondial.
J’ajouterai une autre dimension qui relègue le citoyen en marge des événements. Il a fallu assez longtemps pour que la politique se redéfinisse, de relation de puissance en relation de pouvoir. Cette évolution a abouti à l’inclusion de la politique – des relations de puissance – dans un cadre réglementaire qui protège le minimum d’autonomie des citoyens. C’est ce but que ledit «État de droit» cherche à atteindre. Le projet de gouvernance/société civile réintroduit dans le processus politique le rapport de force comme composante fondamentale non plus seulement de la dynamique politique mais cette fois du processus politique et à proprement parler du système politique.
Ces remarques montrent que nous sommes éloignés du citoyen-masse /partisan qui est destiné à offrir son consensus à l’État et à ses agents politiques, au profit d’un statut citoyen qui lui recommande de fonctionner comme spectateur. Dans cette mise en scène, les protagonistes sont les groupes intermédiaires, les forces politiques et les détenteurs de l’État. Les médias jouent à cet égard le rôle du metteur en scène du champ de la politique. Désormais, le citoyen est reconnu dans son «statut» d’individualité politique; mais il est le spectateur individuel, il ne fait pas partie du système médiatique. Il se trouve ainsi devant un nouveau paradoxe: en tant que membre de la société, il partage son statut de consommateur de la politique (en tant que spectateur); pour être reconnu comme acteur politique, il doit sortir de la société (privée) et assumer le rôle de médiateur. Mais même en cette qualité, le citoyen continue à être situé en dehors du système politique. De plus, le citoyen intermédiaire n’est pas représentant de la société: il exprime des intérêts particuliers. Une seule fonction institutionnelle lui est reconnue: le vote pour l’élection/désignation des agents principaux de l’État. Mais ce vote ne consacre pas le citoyen dans la fonction du mandant. Les lois fondamentales sont claires en cela: la fonction du mandant aussi bien que celle du mandataire sont détenues par les agents de l’État/système.
En somme, la réponse à la question: «quelle citoyenneté pour quel engagement ?» nous amène à conclure que la citoyenneté moderne réserve à l’individu une participation extra-systémique et, par conséquent, des engagements qui visent à soutenir par consensus ou à exercer des pressions sur le détenteur du pouvoir.
L’individualité politique renvoie à une autre forme de citoyenneté, qui transforme la société tout court en corps politique (démos), à savoir en partie constitutive du système politique. Nous pouvons reconnaître deux types de cette citoyenneté: le citoyen-mandant (le système représentatif) et le citoyen-système, qui incarne le système politique entier (le système démocratique). Le citoyen engagé dans la dynamique politique (en dehors du système) s’oppose au citoyen engagé comme partie constitutive du système politique .
L’ouverture d’un débat sur cette typologie de la citoyenneté et de l’engagement citoyen qui y correspond présuppose qu’on soit prêt à reconnaître la différence entre système politique et État, et que, au-delà, on admette que le système politique n’est pas par nature identifié à l’État. Ce n’est pas du tout évident aujourd’hui .
À l’heure actuelle, la question sur les formes de citoyenneté qui recommandent des engagements des citoyens au sein du système présente un certain intérêt scientifique, dans la mesure où l’on s’interroge sur les causes de l’écart croissant qui sépare la société des citoyens des forces intermédiaires et essentiellement du pouvoir. Pourtant, on reconnaît la réalité: que le citoyen se sent impuissant, voire humilié, et ne se reconnaît pas dans les formes d’engagement traditionnelles, qu’il y a un déficit de représentation. Mais en même temps, on ne réfléchit pas à la perspective de la mise en place du système représentatif, qui aurait abouti à la restitution de la qualité de mandant au citoyen et à son intégration dans le système politique, pour qu’il puisse le diriger. D’ailleurs, on peut se justifier par le fait que la société ne manifeste pas pour la représentation mais pour ses conditions sociales.
C’est pourquoi j’ai le sentiment que le monde moderne continuera pour longtemps à aborder la relation entre le social et le politique sous l’angle de l’engagement moral des agents du pouvoir envers la société, et non pas en termes de changement du système.

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